Le poireau est la première culture que j’ai réussi au potager, et la seule que je n’ai jamais arrêtée depuis. Pas parce qu’il est facile. Parce qu’il occupe le terrain pendant huit à dix mois sans rien réclamer, qu’il traverse les gelées de l’Oise sans broncher et qu’il se récolte au moment où le potager est vide. Encore faut-il ne pas rater deux étapes : le semis et le repiquage. Le reste, tu peux le faire à moitié et tu mangeras quand même des poireaux.

Un cycle long, donc un calendrier serré

Le poireau appartient au genre Allium, comme l’oignon, l’ail et l’échalote. On le nomme Allium ampeloprasum var. porrum, famille des Amaryllidacées. Cette parenté a deux conséquences pratiques : les maladies et ravageurs sont souvent les mêmes que ceux de l’oignon, et la rotation doit les traiter ensemble.

Sa particularité, c’est la durée. Un poireau d’hiver semé en mars se récolte de novembre à mars de l’année suivante. Entre les deux, il passe par une pépinière, un repiquage, un été d’arrosage et un automne de croissance. Si tu décales le semis de trois semaines, tu décales la récolte de trois semaines. Chez moi, un semis début avril au lieu de début mars donne des fûts deux fois plus fins en décembre. Ce n’est pas une question de place au potager, c’est une question de jours de croissance accumulés avant que la lumière baisse.

Le poireau aime un sol profond, frais, riche en matière organique et sans cailloux. Il supporte mal l’acidité et déteste la sécheresse estivale. Sur mon argile, j’apporte du compost mûr l’automne précédent, jamais du fumier frais avant plantation : l’azote disponible trop tôt fait des feuilles et pas de fût.

Semer en février-mars, en pépinière

Je sème en caissette ou en pleine terre en pépinière, entre la mi-février et la fin mars selon la météo. Sous abri froid, la levée prend deux à trois semaines à 15 °C. En dessous de 10 °C, elle traîne et les graines peuvent pourrir.

Trois points qui changent tout :

  • la graine de poireau est courte viable, deux ans en général. Une graine de l’an passé germe moins bien et de façon irrégulière ;
  • ne pas enterrer. Un demi-centimètre de terreau suffit, la lumière aide la levée ;
  • semer clair. Un semis trop dense produit des plants étiolés qui mettent trois semaines de plus à repartir après repiquage.

Le semis en pépinière en pleine terre, à la volée dans une planche réservée, marche très bien et demande moins de surveillance qu’une caissette derrière une vitre. Je couvre d’un voile jusqu’à la levée, puis je découvre pour que les plants ne filent pas.

Le semis direct à sa place définitive est possible mais rarement concluant : les plantules sont minuscules pendant six semaines, et les limaces trouvent le chemin. Le repiquage n’est pas une contrainte, c’est un outil.

Le repiquage en trous, le geste qui fait la différence

Vers juin-juillet, quand les plants atteignent la taille d’un crayon, on repique. C’est là que la plupart des jardins ratent leurs poireaux. Le geste classique, celui que je pratique depuis quatre ans : on prépare un trou de 12 à 15 cm de profondeur avec un manche de râteau, on y dépose le plant racines au fond, et on remplit d’eau sans reboucher avec de la terre. Le trou se comble seul au fil des arrosages et du tassement, et le fût s’allonge dans l’obscurité.

Avant la mise en terre, l’habillage : on raccourcit les racines à 3-4 cm et on coupe le haut des feuilles aux deux tiers. Ça paraît brutal sur un plant qu’on vient d’élever pendant quatre mois. C’est justement ce qui limite l’évaporation et permet à la racine de s’installer avant que le feuillage ne redemande de l’eau.

ParamètreValeur que j’appliqueRaison
Distance sur la ligne12 à 15 cmplus serré, les fûts restent fins
Écart entre lignes30 à 35 cmpassage pour le buttage à la binette
Profondeur du trou12 à 15 cmlongueur de fût blanc visée
Arrosage du trou1 à 2 litres par planttassement de la terre autour des racines
Reprise attendue8 à 15 joursun plant qui jaunit au-delà est à remplacer

Un détail que j’ai compris tard : il faut repiquer par temps couvert ou en fin de journée. Un plant de poireau mis en terre à 14 h sur un sol sec, en juillet, perd ses feuilles en deux jours. Ça repart, mais tu perds trois semaines.

Buttage : blanchir le fût sans noyer le cœur

Le blanc du poireau n’est pas une variété, c’est de l’obscurité. Plus la partie aérienne est privée de lumière, plus le fût s’allonge et reste tendre. Trois moyens : le trou de plantation, le buttage et le paillage épais au pied.

Je butte deux fois, une première fois fin août avec un mélange de terre et de compost, une seconde fois en octobre en remontant 10 cm de terre de chaque côté du rang. Attention à ne jamais faire tomber de terre dans le cœur : c’est le meilleur moyen d’y installer la pourriture et de perdre la récolte en février.

Le paillage joue le même rôle sans travail. Une bonne couche de feuilles mortes ou de paille serrée autour du fût, maintenue par deux pierres, donne un blanc correct et protège du gel en même temps. Sur mes rangs d’hiver, je combine : buttage léger en octobre, puis paillage avec les feuilles mortes en novembre.

Choisir ses variétés selon la saison de récolte

C’est le point où l’on gagne le plus en changeant une seule ligne du catalogue. Un poireau d’été et un poireau d’hiver ne se comportent pas de la même façon, ne se sèment pas à la même date et ne se conservent pas pareil.

TypeVariétés courantesSemisRécolteCe que j’en pense
Été-automneGros long d’été, Malabare, Saint Victorfévrier-marsjuillet à octobrefût tendre, ne tient pas au gel
AutomneJaune du Poitou, Géant d’hiver 2mars-avriloctobre à décembrebon compromis, rustique moyen
HiverBleu de Solaise, Hiver de Saint-Victormars-avrilnovembre à marsle plus résistant, fût violacé
PrimeurPetit poireau, variétés courtesmai-juinmars à mai suivantpetit calibre, à manger jeune

Le Bleu de Solaise est celui que je garde chaque année. Il tient sans protection jusqu’à -12 °C dans mon jardin, il résiste mieux que les autres à la rouille et son fût violacé ne ment pas sur son origine. Son défaut : il monte vite au printemps, il faut le finir avant fin mars.

Les poireaux perpétuels, eux, ne se récoltent pas comme les autres. Ils forment des touffes qui se divisent, se coupent au ras du sol et repartent. J’en ai une ligne depuis trois ans ; ce n’est pas le même légume, le fût est fin et la saveur plus forte. À réserver aux amateurs.

Teigne, thrips et rouille : les trois ennuis réels

Le poireau n’attire pas grand monde, mais ce petit monde fait des dégâts.

La teigne du poireau (Acrolepiopsis assectella) est le principal. La chenille creuse des galeries dans les feuilles, puis descend vers le cœur. Symptôme : des feuilles qui blanchissent et se déforment, avec de petits trous alignés. Un filet anti-insectes posé dès le repiquage règle le problème. C’est ce que j’ai fini par faire après deux étés de pertes, et le filet reste en place jusqu’en septembre.

Le thrips du poireau laisse des stries argentées et un feuillage qui prend un aspect plombé. Il prolifère par temps chaud et sec. Arroser régulièrement et ne pas laisser le sol s’assécher limite les populations ; les larves de chrysopes et les punaises prédatrices, elles, ne suffisent jamais quand l’attaque est installée.

La rouille (Puccinia allii) apparaît en taches orange sur les feuilles à partir de la fin de l’été, surtout sur sol pauvre et plants serrés. Aucun traitement curatif sérieux. On coupe les feuilles atteintes, on aère, on nourrit le sol, et on accepte que la récolte soit un peu moins belle. Un plant vigoureux sur sol riche tombe rarement malade ; c’est la leçon la plus utile que j’ai tirée de ce légume.

Côté rotation, jamais deux alliums de suite au même endroit. Trois ans minimum entre deux cultures de la famille, ail et échalote compris. Le poireau s’installe bien après une légumineuse ou après des pommes de terre, jamais après une plantation d’échalote. Le détail complet des enchaînements est dans la rotation des cultures au potager.

Récolter et conserver en jauge

Le poireau se récolte quand le fût atteint 2 à 3 cm de diamètre. On l’arrache à la fourche-bêche, pas à la main : le fût casse net au collet et la partie blanche reste en terre.

Deux stratégies. La première, récolter au fur et à mesure, en laissant les plants en place tout l’hiver. Ils tiennent jusqu’aux gelées fortes, puis les feuilles s’abîment mais le fût reste bon. La seconde, arracher en novembre et mettre en jauge : on creuse une tranchée de 15 cm dans une zone abritée, on couche les poireaux les uns contre les autres, racines dans la terre humide, et on recouvre de paille. Ça se garde deux à trois mois, à condition que la terre de la jauge ne soit jamais détrempée.

Les poireaux ne se congèlent pas bien crus (ils deviennent mous) mais très bien blanchis deux minutes. Séchés, ils perdent tout intérêt. Le poireau est un légume de saison et de patience, pas de conserve.

Pendant longtemps j’ai semé trop tard et trop dense, en me disant que le poireau pousse tout seul. C’est vrai à moitié. Un poireau bien semé, repiqué dans un trou arrosé et butté une fois donne 300 g de blanc par plant. Le même plant laissé à la volée donne un fût vert, dur, bon pour le bouillon. La différence entre les deux ne coûte pas un euro de plus, seulement deux gestes au bon moment.

Si tu débutes, commence par une seule variété d’hiver rustique, une ligne de 3 m, et n’y touche plus jusqu’en novembre. L’année suivante, tu auras des plants à repiquer et tu pourras tâter les variétés d’été. Pour caler les dates dans ton climat, le calendrier des semis et le guide des légumes d’hiver semés en août complètent ce calendrier. Et si tu veux t’équiper, la sélection d’outils pour démarrer couvre l’essentiel : une fourche-bêche, un râteau, un voile.

Sources : RHS, grow your own leeks, Poireau, Wikipédia.