Cultiver la rhubarbe : plantation, division et récolte
Cultiver la rhubarbe, c'est planter une fois pour quinze ans de récoltes. Sol, plantation, division, forçage et calendrier pour ne pas épuiser la souche.
Cultiver la rhubarbe, c’est planter une fois et manger pendant quinze ans. Chez moi, le pied adossé au mur du fond produit depuis 2019 sans un gramme d’engrais depuis le deuxième hiver. Mais la plante a ses exigences, et mon premier éclat de rhizome a pourri en trois semaines dans une planche argileuse trempée. Ce qui suit est le résumé de six ans de tâtonnements : l’emplacement, le geste de plantation, la division, le forçage et un calendrier de récolte qui laisse la souche vivante.
L’emplacement : une terre riche, fraîche, mais jamais noyée
La rhubarbe pousse comme une plante de berge. Elle veut de l’eau, beaucoup de matière organique, et un sol qui ne stagne pas. C’est la contradiction qui m’a coûté ma première souche : j’avais choisi le point bas du jardin, celui qui reste humide en février, en croyant faire plaisir à une plante “qui aime l’humidité”. Elle aime l’eau qui circule, pas l’eau qui dort. Les racines charnues pourrissent en quelques semaines dans une nappe stagnante, et rien ne le laisse voir avant que le cœur devienne brun et mou.
Ce que j’ai retenu pour le choix de la place :
- plein soleil ou mi-ombre légère, quatre à six heures de soleil suffisent, ce qui tombe bien puisque la rhubarbe démarre tôt au printemps ;
- une planche surélevée de quinze centimètres si ton terrain est argileux, bois ou butte de terre, peu importe ;
- un endroit où elle pourra rester dix ans sans qu’on la bouscule, donc pas au milieu d’un carré qu’on retourne chaque saison ;
- à l’abri des vents forts : les feuilles font cinquante centimètres de large et se déchirent comme du papier.
Un point que la plupart des fiches ne disent pas : la rhubarbe supporte la concurrence des racines d’arbres mieux que la moyenne. Un pied installé à deux mètres d’un vieux prunier s’en sort très bien, à condition d’arroser. C’est pratique, on gagne souvent de la place libre à cet endroit-là.
Amender sérieusement avant de planter
Deux à trois semaines avant la plantation, j’ouvre un trou de quarante centimètres de côté et de profondeur, et je le remplis d’un mélange de compost mûr et de terre de surface, moitié-moitié. Un ou deux litres de compost de fumier au fond ne sont pas de trop : la rhubarbe est une grosse consommatrice d’azote et de potasse. Si ton compost est jeune et encore chaud, laisse-le reposer, sinon les racines grillent au contact.
Le pH importe moins qu’on ne le lit partout, entre 6 et 7 ça roule. Sol pauvre, sol riche : elle pousse dans les deux, mais tu verras la différence sur le diamètre des pétioles dès la deuxième année.
Planter un éclat de rhizome
Oublie le semis, sauf si tu veux t’amuser. Le semis de rhubarbe donne des plantes inégales, parfois filandreuses, et il faut trois ans pour savoir si le jeu en valait la peine. Un éclat de rhizome acheté en pépinière ou récupéré chez un voisin donne des pétioles dès l’année suivante.
La bonne période
Octobre à mars hors gel, avec un avantage net à l’automne dans un sol drainant : les racines se mettent en place avant l’hiver et le démarrage de printemps est plus franc. Sur argile froide, j’attends plutôt février ou mars. Un éclat planté en décembre dans une terre gorgée d’eau moisit aussi sûrement qu’une griffe d’asperge, et le raisonnement est exactement le même que pour planter des asperges : c’est le sol qui commande, pas le calendrier du magazine.
Le geste, dans l’ordre
- Repérer le bourgeon principal sur l’éclat, c’est le point le plus tendre et le plus fragile.
- Poser l’éclat dans le trou, racines étalées, bourgeon tourné vers le haut et affleurant la surface du sol.
- Recouvrir en laissant le bourgeon juste sous un centimètre de terre fine. Pas cinq, pas zéro : enterré trop profond il étouffe, exposé à nu il gèle.
- Arroser en pluie douce pour plaquer la terre, sans noyer.
- Pailler de dix centimètres de compost grossier ou de feuilles broyées, en laissant un cône dégagé de dix centimètres autour du bourgeon.
Les deux erreurs que je vois le plus souvent chez les jardiniers qui viennent me demander conseil : l’éclat enterré quinze centimètres trop bas, et la terre nue autour du pied pendant le premier été. La première donne une plante qui végète deux ans, la seconde une souche qui a soif au moment où elle construit ses réserves.
| Critère | Ce qui donne de bons résultats | Ce qui se termine mal |
|---|---|---|
| Sol | riche, profond, drainant, pH 6 à 7 | argile tassée, planche en cuvette, sol inondé en hiver |
| Exposition | soleil ou mi-ombre, tôt le matin | ombre complète, pente plein nord |
| Plantation | éclat de rhizome avec 1 à 2 bourgeons, automne de préférence | éclat desséché, greffon sans bourgeon, semis pour débuter |
| Espacement | 80 à 100 cm sur le rang et entre rangs | 40 cm, les pieds se chevauchent en trois ans |
| Entretien | compost au pied chaque hiver, arrosage en été | terre battue, coups de bêche au-dessus du rhizome |
Les trois premières années, année par année
C’est ici que se joue la durée de vie du pied. Un éclat mis en terre a besoin de fabriquer sa surface foliaire et son système racinaire avant qu’on lui retire quoi que ce soit. La tentation de tirer un pétiole en mai de la première année est compréhensible, et c’est le meilleur moyen de fragiliser une plante pour dix ans.
| Année | Ce qui se passe | Ce que tu peux récolter | Ce que tu dois faire |
|---|---|---|---|
| An 1 | installation, 3 à 5 feuilles, pétioles fins et verts | rien, ou un seul pétiole en fin de saison par curiosité | arroser le premier été, désherber à la main, pailler |
| An 2 | le pied double de volume, pétioles rouges à la base | 3 à 4 pétioles, arrêt fin mai | compost à l’automne, rien d’autre |
| An 3 et après | plein régime, jusqu’à 15 à 20 pétioles par pied | récolte d’avril à fin juin, un tiers à la fois | division seulement si le cœur se dégarnit |
Au-delà de l’an 3, la souche tient dix à quinze ans si elle est nourrie. Un pied qui reçoit du compost chaque hiver et un arrosage correct en été ne demande rien d’autre.
Diviser un pied fatigué
Les signaux sont clairs, et ils apparaissent souvent en année 6 ou 7 : les pétioles deviennent courts et grêles, le cœur du pied se dégarnit, tu aperçois le bois du rhizome à la surface. La souche s’est épuisée à se multiplier sur elle-même.
La division se fait en novembre ou en février, jamais en végétation. Je sors le pied à la fourche-bêche en faisant un cercle large de vingt centimètres autour pour ne pas hacher les racines, puis je le démêle au sol. Un couteau solide ou une bêche bien affûtée sépare ensuite le rhizome en éclats, chaque morceau portant un bourgeon net et une poignée de racines. Le reste part au compost.
Deux règles : replanter tout de suite, sans laisser sécher, et replanter sur une autre planche. Une rhubarbe remise au même endroit juste après division reprend mal, la terre y est épuisée et les pathogènes s’y sont installés. Ça s’intègre naturellement dans une rotation du potager, même si une vivace bouscule un peu le schéma classique.
Forcer un pied pour une récolte de mars
Le forçage est une vieille pratique anglaise que j’ai importée dans un jardin de l’Oise sans problème. Fin janvier, je coiffe la souche d’une grosse poterie ou d’un seau métallique qui bloque la lumière, en bouchant les trous de drainage pour que la pluie ne rentre pas. La plante réagit à l’obscurité et à la chaleur qu’elle accumule sous le couvercle : les pétioles sortent en trois à cinq semaines, longs, tendres et rose vif.
Trois conditions pour que ça marche :
- réserver le forçage aux pieds de trois ans et plus, un jeune éclat n’a pas les réserves pour ça ;
- laisser la souche au repos total l’année suivante si tu l’as forcée, sinon elle s’épuise ;
- retirer le couvercle dès que les pétioles atteignent vingt à vingt-cinq centimètres, au-delà ils deviennent cassants.
Un pied non forcé, récolté en pleine lumière, donne des pétioles plus verts, plus fermes, avec un goût plus acidulé. Les deux se cuisinent, mais la tarte n’a pas la même couleur.
Récolter sans tuer la souche
Trois techniques circulent, je ne retiens que la première. Je saisis le pétiole à la base, entre le pouce et l’index, et je tire d’un mouvement sec en le tordant d’un quart de tour. Le pétiole se détache proprement au ras du rhizome. Le couteau, lui, laisse une plaie ouverte sur le dessus de la souche, et c’est par cette plaie que la pourriture du collet entre. J’ai perdu un pied comme ça, en 2020, un été pluvieux.
Le reste tient en quatre chiffres :
- arrêter la récolte fin juin, au plus tard début juillet, pour que la plante reconstitue ses réserves en fin d’été ;
- ne jamais prélever plus d’un tiers des pétioles d’un coup ;
- couper la hampe florale dès qu’elle monte, entre juin et août. Elle épuise la souche pour rien, et la plupart des variétés ne montent pas en graines utiles sous nos climats ;
- arroser sans compter pendant les trente jours qui suivent chaque récolte.
Un pied récolté jusqu’en septembre survit, il ne meurt pas tout de suite. Il donne simplement la moitié de ce qu’il devrait donner l’année suivante, et deux ans de moins de vie.
Les feuilles ne se mangent pas
Il faut le redire parce que les questions reviennent chaque printemps. Les limbes, immenses et tendres, contiennent de l’acide oxalique en quantité qui peut rendre malade. Ils vont au compost, où ils se dégradent sans problème, ou dans un chapeau de mulch au pied d’un arbre. Certains jardiniers en font une décoction utilisée contre les pucerons : je m’y suis essayé, sans résultat convaincant, je préfère de loin le purin d’ortie.
Les pétioles, eux, en contiennent nettement moins et se mangent sans risque dans une consommation normale. Cuisiner dans l’eau en jetant le jus en retire une partie, ce qui n’est pas inutile pour les personnes sujettes aux calculs rénaux, chez qui une consommation quotidienne est déconseillée. L’ANSES publie les valeurs de composition détaillées dans sa table Ciqual, utile quand on cuisine pour quelqu’un qui doit surveiller son oxalate.
Les bestioles et les maladies rencontrées
Rien d’exotique au menu. Les limaces attaquent les pétioles jeunes en mars, et c’est le paillage qui règle le problème en abritant carabes et staphylins. Les pucerons s’installent parfois sous les feuilles en juin, sans jamais devenir envahissants chez moi. Le vrai risque reste le pourridié du collet sur sol lourd et détrempé, contre lequel il n’existe pas de traitement : on joue le drainage à la plantation, c’est tout. Pour les détails de la lutte biologique en général, mon article sur les auxiliaires du potager donne les ordres de grandeur.
Enfin, une variété qui a mangé ta planche : je plante toujours à 80 cm minimum, parce que les feuilles d’un pied vigoureux couvrent un mètre carré sans forcer. Sous une rhubarbe adulte, rien ne pousse, autant le prévoir tout de suite.
Une vivace qui vaut la place qu’elle occupe
Six ans après mon échec dans la planche inondée, j’ai trois pieds en production, deux pour la tarte et un troisième qui sert surtout à faire des pétioles confits. C’est l’une des rares cultures du potager qui demande plus de patience que de travail : une bonne préparation de départ, un peu de compost chaque hiver, et quinze ans sans rien replanter. Pour ceux qui cherchent d’autres vivaces avec le même rapport effort/rendement, le dossier sur les légumes perpétuels du potager est le bon point de départ, et la page /comparatifs regroupe les outils qui font la différence au fil des ans, notamment les broyeurs qui alimentent mes paillis.
Sources : Royal Horticultural Society, growing rhubarb (périodes de plantation, conduite, forçage) ; ANSES, table de composition nutritionnelle Ciqual (teneurs en acide oxalique). Photo d’illustration : daryl_mitchell, “Elaine’s Giant Rhubarb”, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 2.0.
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